Le ClubJournal de résidence

Inauguration de la résidence

Ateliers du mercredi

Visites accompagnées et ateliers de pratiques artistiques

Chaque mercredi de 15h à 17h, une visite commentée sous forme de médiation (tout public, enfants à partir de 3 ans) est menée par Clémence Laporte, médiatrice culturelle.

Cette visite - de 30 min environ - est suivie d’un atelier d'arts plastiques pour toute la famille. Ces ateliers sont conçus en fonction du thème de l’exposition et/ou des médiums (techniques / outils) utilisés par les artistes en résidence.

Ces visites-ateliers coûtent 5 euros par enfant et nécessitent une réservation par téléphone ou par mail, le nombre de places étant limité à 15 participants.

Work in progress

Ouverture des Ateliers

Max Mix

Vernissage

Performance Yoan Sorin

Conversation entre Dominique Gilliot et Solenn Morel

04/06/2019

Nous sommes dans le jardin derrière le presbytère. C’est ici que l’on se retrouve pour manger et discuter. Des transats sont installés à l’abri du soleil pour les siestes de mi-journée. Sous l’auvent, légèrement en contre-bas, sultan et le chinois, un couple de faisans dorés, picorent. Nous nous asseyons de part et d’autre d’une large table en bois, Dominique finit une tasse de café. Il est 15h.

S / Depuis un mois Sultan et Le chinois ont intégré le club. Ils sont installés au cœur de la résidence. Ils ont tout de suite été très inspirants. Je me rappelle ce jour où tu nous as raconté que tu avais découvert sur Le Bon Coin, des faisans dorés à vendre, là tout près de nous. Il y avait de quoi être ébahi. Parfois les belles histoires commencent comme ça, par une intuition et un peu de chance. Ce n’est pas la première fois que tu fais appel au Bon Coin?

D / Ça vient d’un travail avec valérie mréjen, on était à fond sur Le bon Coin. J’avais envie de poursuivre et voir ce que ça donnerait pour Les arques, quel portrait ça en ferait. après un porte-vélo et du bois de chauffage, je tombe sur ce truc. L’image et la description du faisan doré, direct ça me fait rêver. Je pense au club, tous les clubs ont une mascotte. Le point de départ peut apparaître comme une blague mais j’avais l’intuition que ça ne serait pas que ça. J’en ai donc parlé rapidement au club, comme un test, et la réaction a été immédiatement enthousiaste, ce qui est assez révélateur de ce qui se passe aujourd’hui. Ça a produit du rêve et une envie qui sont centraux quand on fait de l’art. C’est la première pièce, sur le principe du ready-made, même si ça peut paraître maladroit quand on parle d’un animal. C’est un concept aussi, mais entre le rêve et la pratique, c’est un peu l’histoire de la création qui se passe, on se confronte au principe de réalité, il faut se taper d’installer une volière, accepter que l’animal ne soit en fait pas très affectueux, qu’on ne le comprenne pas comme un chat ou un chien. on avait beaucoup projeté sur cet animal, on peut vite tomber dans le piège de l’anthropomorphisme car en fait on ne sait rien de ses besoins, ni de ce qui lui fait plaisir.

S / Il y a du décalage certes mais aussi beaucoup de coïncidences entre la fiction et le réel, c’est le terrain de l’art, non? Et le faisan doré incarne cette rencontre. En faisant des recherches, tu as découvert qu’il prêtait son image majestueuse au phénix. C’est un bon point de départ pour une histoire, c’est d’ailleurs ce que tu fais toujours à travers tes performances, raconter des histoires, partir de situations et imaginer des chemins qui les prolongent en marge, plutôt que droit devant.

D / Oui, je pense que mon travail opère toujours des allers-retours, entre réalité et fiction, entre une réalité onirique et une fiction peu reluisante. à ce sujet, je trouve le faisan aussi bien ennuyeux que très stimulant. C’est ça aussi ce qui m’intéresse chez lui, on passe par des choses parfois complexes. Je fais toujours avec ce qu’il y a - je n’ai pas de technique, donc je m’adapte - mais ici, la résidence m’a offert un cadre avec des moyens et des savoir-faire précieux. Il y a eu beaucoup de respect entre nous, chacun est prêt à aider les autres.

S / En imaginant cette résidence, j’avais l’intuition qu’avec nos différences, nous pourrions échanger sur un terrain commun. Mais c’est certain que le faisan doré - les idées qu’il a inspirées - a introduit de nouveaux points de liaisons entre nous. C’est ça aussi le terrain de l’ima- gination, relier des singularités.

D / oui, relier des singularités, c’est le terrain de l’imaginaire mais aussi celui de l’intelligence. L’intelligence peut être définie comme la faculté à relier les causes et les conséquences, mais c’est aussi la compréhension, l’accord entre les êtres, vivre en bonne intelligence comme on dit. Chacun s’est emparé de cette idée d’accueillir un faisan doré. Ça m’a donné envie de poursuivre sur cette voie : comment créer du lien, comment coloniser dans le bon sens, et se laisser coloniser ? L’idée du poinçon vient de là. J’ai décidé de faire poinçonner par une doreuse les pièces réalisées par le club, Io en a réalisé le dessin. C’est une manière d’accepter l’autre dans ce qu’il fabrique. Il y a souvent des points de départ comme ça qui peuvent paraître anecdotiques, légers, un peu drôles, mais je n’ai pas de problème avec ça, car il n’y a pas que ça. Comme pour les vestes en jean recouvertes au dos d’un canevas figurant un faisan, un flamant rose ou encore un cygne. tous les membres du club ont une production « hudelaine ». Chacun la portera comme il le souhaite. quand je la porte, je me sens du club.

S / Le faisan doré, au même titre que les fleurs, les arbres, les couchers de soleil, est admis comme beau. Seulement pour qu’il soit perçu comme tel, d’autres doivent se situer du côté obscur du bon goût, comme le canevas que tu utilises pour confectionner des vestes à l’attention de chacun des membres du club, ou encore le perfecto à franges et les bijoux de pacotille que tu porteras lors de ta performance le soir du vernissage.

D / On décloisonne l’idée du beau. quand on se met à mettre en rapport des choses considérées comme belles avec d’autres plus douteuses, ça se floute. on ne sait plus trop, j’aime cette idée de voisinage. Je viens d’un milieu populaire, pour moi écouter radio nostalgie, c’était de la culture. J’écoute maintenant d’autres trucs, robert Wyatt qui me procure des émotions, mais j’ai pu
écouter téléphone. C’est possible de lire barthes, deleuze et regarder une série américaine. on peut essayer de se laver de ce qu’on sait, de se réinventer, et regarder un truc qu’on ne trouve pas beau de prime abord, et le reconsidérer. Il y a une mise à plat à faire dans cette histoire de hiérarchies, le travail que je mène est aussi un peu double. Je me sens bien sur scène, il y a un jeu avec ça, mais tout le monde peut le faire. Je me sens assez amateur.

S / Tu exagères, mais je comprends que ça te plaise de le croire. C’est difficile de jouer l’amateur, ce que tu proposes est très juste, ténu, ça tient sur un fil. Ce mélange de vulnérabilité et d’aplomb, cette façon si particulière de t’adresser à l’autre sous l’angle de la confidence, comme si le public n’était qu’une seule personne, ton sens de la formule, cette tentation de s’excuser tout le temps, se frottent au plaisir manifeste que tu as à être là...

D / Le travail a évolué, c’est toujours pareil, si tu te mets à faire de la cuisine, au bout d’un moment, tu acquiers de l’expérience. Je garde en moi l’illusion que les gens se disent qu’eux aussi ils pourraient y aller. pour moi être artiste, c’est une décision car je n’ai pas plus de compétences qu’un autre être humain. Le don s’est déplacé à un endroit différent, c’est plus souvent un chemin pour délivrer un paquet de sensations qu’on a tous. si ce que je fais, touche, c’est que ça touche un terrain commun, de l’ordre de l’empathie. C’est pour ça que la performance m’intéresse, ma mère a l’habitude de dire : « tout ce qui rentre, fait ventre ». C’est comme partager un plat et même si on a un peu forcé sur le curry, on s’est régalé ensemble. Il faut être un peu décomplexé, on essaie juste d’activer des zones du cerveau. Je pense que maintenant je suis assez mûre pour chercher à d’autres endroits que l’humour. J’ai toujours voulu faire passer un truc au-delà de l’humour, on ne dit pas d’un tableau de la période bleue de picasso, « qu’est-ce que c’est bleu ! »

S / Je n’étais pas sûre que tu acceptes cette résidence car je n’ai jamais associé ton travail à un contexte rural. Mais j’ai l’impression que Les Arques, ce grand fond vert, a plutôt été un espace de projection stimulant.

D / Pour l’idée de nature, ce qui est super c’est qu’avec Yoan, l’autre performeur du club, on se positionne aux deux bouts du spectre, lui, il est du côté de la sauvagerie, de l’animalité et moi plutôt du côté de la civilisation. Et le fond vert, comme métaphore de l’espace de projection, oui. C’est ça que je trouve magique dans cette sélection, on a tous des pratiques différentes, et cet espace de projection, c’est l’autre. on est un peu les beatles, on a chacun des spécificités et pourtant on s’accorde. J’ai un peu l’impression de faire partie d’un groupe de rock maintenant.

S / J’aime bien cette image de groupe de rock, je la reprendrai.

D / Il y a toujours une gêne à se revendiquer artiste quand tu ne sais rien faire de manuel, mais j’ai envie de continuer le club, projeter sur l’autre un truc que je ne sais pas faire. Io voudrait que je chante à côté d’une de ses sculptures. Cette possibilité de mettre ses compétences au profit de l’autre, ça se pratique d’habitude plutôt dans le spectacle vivant. Ce qui est magique, j’en suis persuadée, c’est que cette association est bien pensée.

S / Mais l’histoire n’est pas finie à l’image de Sultan qui est encore un jeune adolescent...

D / Oui, ce club, c’est nettement le début d’une chose qui va se développer, et à tous les stades, c’est très beau. sultan n’est pas « fini », il a cette grâce maladroite de l’ado, et peut-être un peu comme notre club, c’est une promesse. assez rapidement, entre nous, je crois qu’on a pu voir l’apparition de plumes colorées, et jour après jour, on voit d’autres plumes poindre, d’autres pistes apparaître, c’est très excitant, ce moment du possible, de ce qui va arriver, et ce « laboratoire du vivant ». régulièrement, je montre la photo du faisan doré adulte, un animal générique là où sultan est spécifique. mais je ne peux pas le faire pour le club, montrer une photo de lui adulte, et j’avoue que j’aime bien ça, car je sais qu’il y aura d’autres étapes.

Conversation entre Chloé Dugit-Gros et Solenn Morel

20/06/2006

Nous sommes dans la cabane en bois que Chloé vient de terminer. Elle surplombe la vallée, plein ouest. Installée à l’écart du village, il faut longer l’ancien atelier d’Ossip Zadkine et emprunter un court chemin rocailleux pour y accéder. Assises l’une en face de l’autre, les jambes en quinconce, le dos contre la paroi circulaire, nous discutons à l’abri de tout. Il est 16h.

S / Dès le début de la résidence, tu as envisagé de construire un endroit refuge pour les membres du club ainsi que pour les villageois. Tu t’es lancée dans la fabrication d’une maquette qui prenait déjà la forme d’un tube. Tu n’avais à ce moment-là pas encore d’idées précises du lieu dans lequel elle verrait le jour. Ton choix s’est finalement porté sur un terrain très en pente, en retrait du village. La cabane n’est pas dans la terre comme tu l’imaginais, mais à hauteur du ciel, en direction du coucher de soleil. On s’y sent comme dans une bulle, hors du temps.

C / Je l’ai pensée comme ça, nous parlions beaucoup entre nous d’œuvres qui seraient des dons. Il y a des dons de différentes sortes, ça ne passe pas forcément par des objets, ça peut être aussi des attentions particulières. Comme on vit en communauté, que l’on partage beaucoup de temps ensemble, il faut penser à des moments où l’on peut s’isoler, si l’on veut que ça fonctionne. La cabane permet de se retrouver mieux avec soi et finalement avec les autres. Cette expérience, je l’ai pensée aussi pour les habitants du village et les gens de passage. Je n’ai pas travaillé directement avec eux, mais je sais déjà, pour en avoir parlé avec deux ou trois, qu’ils vont y passer un temps, ce seront des spec tateurs privilégiés.

S / Le spectacle de la nature est imprévisible, il peut procurer un plaisir immense. À ce sujet, j’ai relevé il y a quelques jours une phrase dans le livre de John Berger Pourquoi regarder les animaux. L’auteur décrit ce qu’il éprouve quand, immobilisé dans une voiture, il observe un champ et «soudain comme un court-circuit, l’expérience d’une observation désintéressée s’ouvre en son centre et donne lieu à un bonheur que vous reconnaissez immédiatement comme étant le vôtre propre et intime.»

C / Il y a quelque chose de l’ordre de la mise en scène, la cabane ressemble à une longue vue. Elle est ouverte sur le paysage, elle permet de s’y fondre et devient un instrument pour mieux voir. Il ne s’agit donc pas tout à fait de s’extraire. La forme de l’objet induit cette observation, c’est très simple au final. Au moment de la pose de la dernière planche, une biche est passée dans le champ de vision de la cabane. J’ai trouvé ce moment très beau, car c’est vraiment ce genre d’évènements que j’espérais quand j’ai pensé l’objet!
Il se passera encore tout un tas d’autres choses. Il y a la possibilité de passer une nuit dedans par exemple. Pour revenir à cette histoire d’observation, on s’est aussi beaucoup observé au début les uns les autres, j’ai trouvé ça émouvant, cette attention. Comme dans la cabane, la nature nous protège, et je me suis sentie vite bien dans le club. On a pris soin les uns des autres.

S / La cabane est un refuge mais elle reste ouverte sur l’extérieur, sa forme nous lie à la nature t'invite à la rencontre. Même les chutes de bois de sa réalisation participent aux liens qu’elle tend à créer car tu les as utilisées pour des pièces à l’attention de Yoan notamment.

C / Oui, je suis en train de réaliser avec les chutes de bois de la cabane une coiffe en forme de crête, inspirée du faisan doré, pour la performance que Yoan proposera le soir du vernissage.

S / Au fur et à mesure, je sens une liberté dans la manière dont vous appréhendez cette exposition. C’est d’ailleurs pour ça que je ne n’ai pas souhaité vous réunir autour d’une thématique précise, pour laisser le contexte et les relations que vous pourriez nourrir, vous inspirer.

C / On a envie d’aller vers ce qu’on ne connaît pas, de prendre des risques. C’est la première fois que je fais une installation en extérieur. C’est génial de faire un montage dans la nature, de travailler en présence des animaux!

S / Tu en as profité d’ailleurs pour te mettre à la tapisserie. Ça faisait longtemps que tu y songeais?

C / Oui, ça faisait un moment. J’en ai présenté une par le passé mais je l’avais faite réaliser par une entreprise. J’avais aussi fait broder des écharpes sur le modèle des écharpes de supporters de clubs de sport. Cette envie prolonge cette histoire de dons que j’associe à des matériaux chaleureux, le bois pour la cabane, la laine pour les tapisseries. Et puis, dès nos premiers échanges tu as parlé d’artisanat, je trouvais que dans ce contexte, le tissage était assez évident, Il impliquait, par son apprentissage, une nouvelle attention au faire.

S / Tes tapisseries, qui seront présentées au sol, au mur et sur des assises, racontent, par fragments et sous forme de rébus, la résidence. On retrouve des motifs représentant des pièces ou des traits de caractère des membres du club. Ce n’est évidemment pas la tapisserie de Bayeux mais on peut imaginer que ce projet se prolonge.

C / Je n’ai pas eu la chance de voir la tapisserie de Bayeux, mais oui, je me suis imprégnée de tout ce que je vis ici. Ces formes tissées, plus ou moins abstraites, rappellent des moments partagés ou des membres du club : il y aura une fontaine, un mammouth inspiré de la grotte de Pech Merle qui est à quelques kilomètres d’ici, et des formes improvisées au tissage. Ce qui m’intéresse dans l’acte de tisser, c’est aussi le rapport au temps. Le temps de la résidence a été morcelé, c’était agréable pour moi de retrouver un ouvrage, une histoire à poursuivre à chaque fois.

S / Tu ne fais pas ta Pénélope, tu ne défais pas toutes les nuits le travail réalisé le jour, juste pour le plaisir que ça dure?

C / Non, c’est un travail assez long déjà ! Cela engage un autre rapport au temps. Je laisse plus de place au hasard, aux choses qui peuvent advenir. Tu remarqueras que contrairement à mes dessins habituels, qui sont davantage des formes closes comme celles au fusain sur le mur, ici sur la tapisserie, ce sont des lignes ouvertes qui me permettent d’être plus libre dans le dessin.

S / Tes formes minimales, souvent abstraites, sont flottantes, sans fond défini, comme si tu voulais laisser ouverte la possibilité des liaisons.

C / Oui, complètement. Quand on parle de mon travail, on souligne ces formes géométriques. Pour moi, elles sont une manière d’enregistrer des moments, les gens les connaissent, les identifient. Elles font penser à des choses, elles ne sont jamais purement abstraites. Il y a une dimension archéologique dans mon travail, il y a des couches d’histoires.
Comme la pierre trouée que j’ai dessinée sur le mur, on la trouve dans la région, il y en a plein, mais je l’avais aussi remarquée sur une photographie de Jean-Luc Moulène prise lors d’une résidence précédente. J’aime bien cette idée de passage de relai, poursuivre une histoire qui nous précède.

Conversation entre Yoan Sorin et Solenn Morel

20/06/2009

Nous sommes assis devant la verrière sous le auvent qui nous abrite de la pluie. Yoan a descendu deux chaises de la maison qu’il occupe juste en face. C’est ici, au cœur du village que nous nous retrouvons tous les jours, sans rendez-vous, pour faire une pause, donner un coup de fil, attendre les camarades, discuter. On peut toujours y trouver quelqu’un. Pour l’heure, nous sommes tous les deux. Il est 15h.

S / Dès le début de la résidence Dominique a proposé au club d’accueillir un faisan doré que l’on a nommé Sultan. Il est devenu un sujet d’inspiration pour nous tous, et particulièrement pour toi. En l’observant tu as remarqué que les proportions de la volière, qui l’abrite dans le jardin du presbytère, correspondent assez précisément à celles de la verrière, qui pourrait ainsi devenir l’espace imaginaire de Sultan.

Y / J’imagine cet endroit comme une trans position. Quand j’ai rencontré pour la première fois le faisan doré, je me suis identifié à lui. Je l’ai vu comme un performeur. Je sortais d’une série de performances au Palais de Tokyo, et j’avais ressenti l’attente, voire l’impatience des gens quand ils me regardaient ne rien faire. J’avais un peu la même attitude que Sultan. Une fois aux Arques, j’étais comme ces visiteurs devant Sultan, j’étais à mon tour dans l’attente qu’il émette un son, qu’il produise quelque chose. Quand il s’est animé, j’ai ressenti du plaisir. J’étais heureux de le voir, alors qu’il était juste en train de vivre. J’ai pris les mesures de la verrière sachant que j’allais proposer une performance. Transposer son abri me facilitait le travail d’incarnation. Je vais reprendre très sommairement les éléments de son habitation et créer des accessoires. J’ai demandé aux autres membres du club de m’aider à créer différents objets.

S / Le faisan doré est en cours de métamorphose, son plumage arbore progressivement de nouvelles couleurs, des bleus, des verts et des orangés particulièrement intenses. Cet état adolescent t’intéresse, il résonne avec la recherche que tu mènes autour des formes en devenir, suspendues dans un état instable.

Y / C’est vraiment le point de départ de mon projet. Au début, je ne savais pas où ça allait me mener. Au fur et à mesure que j’ai observé la métamorphose de Sultan, j’ai cherché à trouver l’équivalent chez l’homme et j’ai pensé aux cheveux. J’ai revu des photos de moi adolescent avec mes évolutions capillaires, des cheveux rasés, aux cheveux longs. Pour la performance, je vais traduire la métamorphose par la couleur - je vais me teindre les cheveux - que je vois comme un travail de peinture en mouvement. Pour moi, c’est la peinture idéale, une peinture vivante et portable.

S / Dans ce travail d’incarnation, tu recherches une forme d’animalité, qui serait en tout être humain.

Y / Oui, c’est vrai, j’ai l’impression que c’est un travail que j’ai commencé en collaborant avec Amanda Piña, une chorégraphe pour qui je danse, et crée des accessoires pour la scène, des objets qui hybrident des états humains, animaux, végétaux et minéraux. J’ai aussi travaillé avec un chaman pour la performance que je préparais pour elle, ça a beaucoup influencé ma pratique personnelle. J’essaie de trouver des formes qui mélangent les différents états que je citais à l’instant. Plutôt que d’interpréter Sultan, j’essaie de faire sortir le faisan doré qui est en moi.

S / Tu fais sortir l’animal et l’humain qui sont dans les pierres également.

Y / Dans ces sculptures en pierre, il y a une idée de paréidolie. Je m’efforce de faire en sorte de révéler la forme même de la pierre plutôt que de lui imposer une autre forme. Je fais le moins d’interventions possibles sur la matière, je souligne juste quelques courbes pour faire apparaître un visage humain ou animal. Je vais les exposer sur le modèle des présentoirs de perruques qu’on trouve chez les coiffeurs africains. Parce qu’il y aura des perruques aussi. Elles sont très présentes dans ma famille, comme les rajouts ou les mèches. Plus que des accessoires, ce sont des objets qui traduisent l’humeur du jour.

S / Tu travailles toujours avec les matériaux les plus immédiats, évidents. Ici, nous sommes entourés de champs, de bosquets et de pierres. Il y en a un peu partout. Tu te balades tous les jours et tu en ramasses une ou deux qui évoquent, à travers leurs formes, des visages. Tu les sculptes ensuite grossièrement afin d’accentuer certains traits. À ce sujet, tu connais Chinsekikan le musée japonais des pierres qui ressemblent à des visages? Il en rassemble plus de 1500, je n’ai pas eu la chance de le visiter mais les images que j’ai pu voir sont fantastiques. C’est la collection parfaite.

Y / Non, je ne le connais pas, mais l’image que tu me montres me plait énormément. J’aime observer chaque objet en cherchant ce qui nous rapproche. Chercher un visage, c’est chercher un peu l’amour. Quand je suis arrivé aux Arques, je n’avais pas d’idées précises en tête. J’ai rencontré Luidgi, le beau-père de notre régisseur Raphaël, qui est sculpteur sur pierre. Il m’a proposé une courte initiation. J’ai tenté d’emmagasiner le maximum d’informations. Je l’ai regardé faire, puis j’ai tenté de reproduire les mêmes gestes. Seulement la taille sur pierre, c’est un peu contradictoire avec ma pratique, car j’aime les choses qui se forment vite. Là je sentais qu’il me faudrait une centaine d’heures pour arriver à quelque chose de satisfaisant, donc plutôt que de respecter une technique, j’invente les gestes qui me semblent les plus efficaces, parfois j’ai aussi recours à des outils électriques. Finalement je laisse beaucoup d’endroits bruts et le dessin apparaît par la gravure.

S / Tu t’engages toujours très physiquement dans tes performances et la réalisation de tes sculptures. Tous les jours, je te vois transporter des pierres pesant des tonnes - tu confiais d’ailleurs récemment que tu adorais déplacer les objets particulièrement quand ils étaient lourds - les tailler longuement. Tes œuvres, même si elles ne sont pas à l’échelle du corps, en ont le poids. Je vois ces pierres comme des corps que tu transportes.

Y / Quels que soient les médiums que j’utilise, il y a une dimension performative. C’est pour ça que j’ai commencé à montrer dans mes performances le processus de création, comme celle où je frappe un punching-ball en plâtre. Quand je taille des pierres, ça pourrait être une performance. Je me baladerais, chercherais des pierres trop lourdes, travaillerais avec des outils peu adaptés, les porterais. J’ai besoin d’éprouver les choses physiquement pour les comprendre. L’expérience du corps est nécessaire dans mon processus de création. L’œuvre, c’est le chemin, le processus de réalisation, plutôt que l’objet qui en découle. Toutes les pièces que je peux faire, sont en constante évolution, leur statut n’est jamais définitif. Elles s’associent parfois avec d’autres, je peux les détruire aussi partiellement ou encore les transformer.

S / Tu portes des pierres, tu les tailles, les graves, les déplaces, les casses, les bouges encore, jusqu’à l’épuisement. Qu’est-ce que tu cherches en éprouvant ainsi ton corps?

Y / Mes œuvres ont toutes un caractère autobiographique, je rejoue des gestes que j’ai pu faire par le passé, que ce soit en tant qu’ouvrier ou en tant que sportif de haut niveau. Il y a l’idée de trouver le geste parfait, le plus économique, le plus performant comme l’exige le travail en usine ou le sport. J’accentue ces gestes, je les grossis pour mieux comprendre le monde, et finalement pour mieux m’en détacher aussi. Je cherche à entrer dans un état méditatif. Les temporalités de mes performances sont d’ailleurs liées à mon épuisement. Je m’arrête quand je suis à bout de force. C’est la même chose avec mes dessins, qui fonctionnent par séries. Je m’épuise, j’épuise les idées selon des cycles, qui reprennent le principe de la comptine « Trois petits chats ».

Conversation entre Io Burgard et Solenn Morel

10/06/2019

Nous sommes dans la Kangoo blanche que Les Ateliers des Arques mettent à disposition des artistes. Nous l’empruntons tous les jours, pour les courses, pour rencontrer les artisans ou tout simplement pour prendre l’air. En route vers Cazals, nous faisons une pause face à un champ encore très vert, il a plu tous les jours derniers. Io est à la place du conducteur. Il est 11h.

S / Tu as évoqué, si je me souviens bien, dès le premier jour de la résidence, l’œuvre comme don, pensée pour les autres, à l’initiative des autres.

I / J’aimais bien l’idée de créer du lien en demandant aux autres s’ils voulaient que je leur fasse quelque chose, un objet, un outil. Dans le club, tout le monde est inventif. ’ai l’impression que chacun sait répondre à ses propres envies mais j’aimais bien l’idée d’échange. Ainsi, si on avait besoin d’une chaise par exemple, on pouvait me demander d’en réaliser une. C’est ce qu’à fait Dominique qui voulait un objet d’attente. La chaise pour moi, c’est le premier élément d’un hémicycle, un endroit où l’on attend, écoute, parle, réfléchit.

S / Avec ses lignes courbes et organiques, la chaise induit une pose du corps inhabituelle, très lascive. On comprend qu’elle est chaise mais on perçoit aussi qu’elle est autre chose. Il faut accepter d’épouser ses formes, de se laisser aller. À hauteur de tête, on découvre un bec comme celui d’une flûte. On peut y souffler, mais on ne reconnaît pas le son produit, il est étranger à nous.

I / Cette sculpture-chaise accueille un corps qui est obligé d’embrasser la sculpture pour lui donner vie, littéralement lui donner un souffle. Ce qui est beau, c’est le corps et la chaise réunis. Tous les deux font la sculpture, qui a une double fonction, celle d’assise et celle d’émetteur de sons. J’aime bien l’idée de la sculpture qui chante, il y a quelque chose d’animal. Tu la comprends entièrement seulement si quelqu’un est assis dessus et qu’elle produit un son. Elle existe avec l’autre. C’est aussi pour cela qu’elle est conçue, pour que l’on s’y imbrique, pour que l’on s’y love. J’avais porté une attention particulière à la position que pourrait prendre le bras. Si l’assise était accompagnée d’une accroche solide et douce pour la main par exemple, le corps tout entier pourrait se laisser aller.

S / Elle est double aussi dans les matériaux que tu utilises: le plâtre que l’on retrouve très couramment dans tes sculptures et que tu manipules de manière très intuitive, et le carex, qui a été l’occasion d’une collaboration avec un pailleur.

I / Au départ, je voulais récupérer une chaise que j’aurais agrémentée d’une espèce de plâtre, c’est un matériau simple et fascinant à la fois car il est au départ liquide, puis se solidifie. Il catalyse. Quand il prend, il chauffe. Je le modèle avec les mains, on sent presque un corps chaud qu’on masse et qui prend forme petit à petit.

S / Ta chaise est la première de la série des sculptures qui chantent. Elles sont aux dimensions du corps tout comme tes dessins et peintures, mais aussi tes esquisses qui sont à échelle 1. Les murs de l’atelier en sont d’ailleurs recouverts. Tes sculptures semblent ainsi directement sortir des images.

I / Oui, c’est comme ça que je peux comprendre les sculptures, leur échelle. Le dessin, c’est le lieu du fantasme, et le passage à la troisième dimension a ses contraintes, c’est toujours un peu douloureux. C’est merveilleux de dessiner à l’échelle les objets que tu peux réaliser, c’est comme dans ce clip que tu m’as montré de a-ha, Take on me : rentrer et sortir du dessin! Les lignes, que je dessine, sont souvent ouvertes, courbes, se veulent dynamiques alors que l’objet, lui, est contraint par des limites physiques. Se pose alors la question du mouvement. Comment le retranscrire physiquement dans mes sculptures.

S / Le son, qui circule au sein même de tes sculptures, induit une idée de mouvement justement.

I / Oui, la question du mouvement est assez importante pour moi. C’est ce qui donne vie aux choses, le mouvement implique le temps. Ça me rassure de rendre visible le changement, que les choses bougent, avancent, parfois reculent, en tout cas qu’elles ne soient pas statiques ! Ici, c’est le son qui bat la mesure. Ça inscrit la sculpture dans un temps et dans un mouvement implicite. Le son anime les volumes. Donner des voix à l’immobile, c’est aussi rendre compte des mouvements imperceptibles, ce que l’on ne perçoit pas tout de suite. En leur donnant des voix, elles deviennent des petits animaux, des personnages qui résonnent les uns avec les autres. Quand je les ai pensées, j’imaginais un concert avec Dominique qui appellerait Sultan, le faisan doré, depuis sa chaise musicale. Yoan aussi avait envie que l’on chante, enfin ça avait du sens avec cette histoire de groupe.

S / Dominique, au cours de notre entretien, parle d’ailleurs du club comme d’un groupe de rock. La musique, c’est une manière d’être avec les autres, de rentrer en contact, de dire nous.

I / C’est vrai, j’aime bien cette idée d’être de concert, de trouver un son qui s’accorde, chacun à son endroit. Cette idée a germé aussi parce que notre mascotte est un oiseau. Si on pense à un oiseau, on pense au chant.

S / La sculpture est une compagne, une camarade. Elle enveloppe le corps, le prolonge, œuvrant comme un membre supplémentaire.

I / C’est drôle, car hier je regardais un documentaire sur les champignons. Ils arrivent à rentrer dans les cellules des autres, sans les parasiter. Il y a un truc de cet ordre-là, mes sculptures viennent augmenter le corps. Elles sont à taille humaine pour qu’on puisse les éprouver physiquement, les embrasser, les enlacer.

S / Tu as également fait réaliser un néon par un artisan, reprenant le dessin d’une onde à la surface de l’eau. Il y a encore cette idée de mouvement, mais un mouvement sans trajectoire, métaphore d’une recherche active qui ne se referme pas sur une seule et unique piste.

I / Oui, c’est une manière de dessiner la recherche. Je trouvais que ça avait du sens par rapport à notre résidence, ce qui se passait entre nous. On résonne les uns aux autres, comme l’onde, qui peut être sonore mais aussi physique. J’aimais cette idée de représenter une onde, cette idée de diffusion, de propagation des possibles. Le soupir, le son, que diffusent mes sculptures qui chantent, est un peu un coup dans l’eau. C’était frustrant car je voulais initialement que mes sculptures puissent chanter avec le vent, mais au final c’est très charmant que l’on doive maintenant les embrasser. J’avais en tête les tuiles aux loups de la région, elles sifflent uniquement sous certains vents du nord qui annoncent l’hiver, et autrefois, les loups. Puisqu’il n’y a pas de vent en cette saison, il fallait trouver une autre façon d’émettre. J’aime assez ce retournement, ce coup dans l’eau a fait une bonne vague. D’où ce dessin. Ça faisait un moment que je voulais faire un néon, dessiner avec la lumière. Je dessine moi même un peu en néon. Je rajoute souvent un reflet lumineux à mes traits, avec du jaune ou du blanc au centre, pour leur donner du relief. Tu remarqueras que toutes ces nouvelles pièces sont très tubulaires, qu’il s’agisse des sculptures qui chantent qui sont traversées de tubes ou, du néon. Finir avec un tube incandescent, ça me semble bien.

Conversation entre Eva Taulois et Solenn Morel

12/06/2019

Nous sommes dans le petit jardin qui prolonge les ateliers, assises sur un banc en béton, face à la fontaine qui est en train de prendre forme. De part et d’autre, le presbytère et la vallée avec ses champs à perte de vue. Profitant d’une pause, Eva allume une cigarette. Il est 15h.

S / Quand nous sommes arrivés aux Arques, tu as très vite exprimé ton souhait de travailler en étroite collaboration avec les membres du club. Tu n’envisageais pas de te réfugier dans ton atelier sans avoir la possibilité de mettre en commun. Tu as eu l’intuition qu’ici il était possible de réconcilier le moi et le nous.

E / Tout à fait. La session de février s’est avérée importante, elle a déclenché plusieurs projets et le désir de travailler ensemble. Nous nous sommes demandés ce que ça signifiait d’être invités à participer à ce club. Qu’est-ce que c’est de travailler ensemble, d’avoir des attentions aux autres, comment ces attentions peuvent-elles s’étendre aux villageois? J’avais ce désir de produire des pièces qui s’adressaient en premier lieu au club et qui, à la fin de la résidence, s’adresseraient aux personnes qui visitent l’exposition mais également le village.

S / Tu as d’abord pensé à une piscine, autour de laquelle on pourrait se réunir, se rafraî chir, se détendre en fin de
journée. Mais après une recherche fructueuse sur Le Bon Coin, l’idée de la fontaine a émergé.

E / Le club est très attaché au Bon Coin. Ce projet de piscine n’était pas anecdotique, il était lié à mes origines. J’ai grandi au bord de la mer et j’ai l’habitude de me baigner. Quand j’arrive sur un territoire loin de la mer, je cherche un point d’eau, un endroit où je pourrais me baigner. L’eau dégage une atmosphère différente, c’est fluide. Il y a quelque jours, nous sommes allés au lac vert de Catus, cette ambiance au bord de l’eau a amené autre chose. C’est un endroit autour duquel on peut se retrouver. Aux Arques, dans le village, il n’y a pas d’eau. J’ai donc pensé à construire une piscine, mais je n’avais pas vraiment envie de creuser pendant trois mois, et d’un point de vue écologique, je ne m’y retrouvais pas. Avec le temps, je suis devenue plus raisonnable, dans le bon sens du terme. J’ai pensé à une baignoire car le volume n’est pas inintéressant et prendre un bain en extérieur c’est quand même agréable. J’ai donc regardé les baignoires sur Le Bon Coin, et j’y ai trouvé cet ensemble, baignoire, lavabo, bidet, bleu de jade en forme de coquillage assez exceptionnel. Les trois éléments de hauteurs différentes m’ont tout de suite fait penser à une fontaine fonctionnant en circuit fermé, avec de l’eau en mouvement, qui projette de différentes manières, comme des idées qui fusent. Cette fontaine est une projection de nous, du club.

S / Tu envisages d’ailleurs souvent tes sculptures comme des acteurs qui composent un ensemble chorégraphique dont les visiteurs de l’exposition ne sont pas exclus, bien au contraire.

E / C’est de plus en plus vrai. Récemment j’ai réalisé des œuvres qui composaient un ballet de sculptures. Elles pouvaient être déplacées facilement sur roulettes, alors que là, c’est l’eau de la fontaine qui amène le mouvement. Quand l’eau circule, ou quand on regarde un feu de cheminée - Io m’a confié en regarder de temps en temps sur son écran d’ordinateur - c’est un peu comme si on était soi-même en mouvement. Ça ramène à un souvenir, à un état de contemplation. Regarder l’eau jaillir de la fontaine peut procurer un certain plaisir, les visiteurs pourront s’y assoir, y tremper les pieds, entrer en contact avec elle. Ce n’est pas qu’une œuvre à contempler, le visiteur devient acteur de la sculpture.

S / Tes œuvres s’adressent en effet autant au corps qu’à l’esprit des visiteurs surmontant par là même la division entre l’art et l’artisanat.

E / C’est le fondement même de mon travail, ça vient entre autres de ma formation en arts dits appliqués, appliqués à la vie. Cette réconciliation est fondamentale pour générer des idées. Quand je cherch à sculpter une forme, «la bonne forme», je tiens aussi à transmettre un dessin, un volume aux personnes qui visitent les expositions. J’aime également qu’on puisse s’asseoir dans les expositions, afin d’être tourné vers l’extérieur ; l’environnement plutôt que l’œuvre elle-même.

S / En parlant de «bonne forme», la pratique de l’eau renvoie à une conception hygiéniste du corps et de l’esprit qui a traversé nombre des utopies communautaires du début du XXème siècle.

E / Nous avons partagé des envies de réveils corporels, de longues marches, de sessions de natation dans des piscines de villageois qui accepteraient de nous accueillir, etc.. Ce sont des activités physiques mais également des activités de détente. On est en mouvement et les idées circulent différemment. C’est une façon de prendre soin de nous mutuellement et ce soin s’étend aux œuvres que nous produisons.

S / Le rapport à la nature ici est très prégnant. J’aime bien parler des Arques comme d’un fond vert, alors que toi-même tu évoques souvent l’idée d’incrustation de tes oeuvres dans le contexte de leur exposition.

E / Oui, ça devient pluriel. Quand on a placé la structure de la fontaine, nous avons remarqué le toit de la tourelle du presbytère, la sculpture a ouvert un nouveau point de vue. Elle a donné de nouvelles images. C’est quelque chose ce rapport au paysage, ça me plaît énormément. C’est aussi un rapport à la peinture, à l’histoire de l’art. J’ai l’impression d’intégrer de nouvelles formes dans l’histoire de la peinture. Sur la production des œuvres, j’ai un peu lâché prise. J’ai d’abord dessiné la fontaine à la palette graphique, assez grossièrement. Je cherchais plus à traduire une atmosphère, en imaginant des histoires que la pièce pourrait inspirer. Travailler dehors, à plusieurs, dans ce contexte, a influencé ma manière de travailler. La fontaine s’est réellement dessinée en faisant, c’est-à-dire que la phase qui consistait à recouvrir la structure de plâtre a été assez intuitive.

S / Le faisan doré a lui aussi influencé une de tes pièces : la cape avec les plumes réversibles. Tu as évoqué l’idée lors de la semaine que tu as passée avec Yoan. Il a tout de suite exprimé son envie de s’en saisir pour incarner Sultan.

E / Oui, la cape est liée à la présence de Sultan et à ce fantasme de voir la transformation s’opérer pendant le temps de la résidence. Nous l’avons envisagée comme un objet de transition entre les performances de Yoan et Dominique. Elle est pensée pour être activée. Si on la retourne, on peut découvrir toute une gamme colorée. Très souvent j’opère un travail de la couleur qui prend ses sources dans la nature, les fleurs ou encore les oiseaux. Cette attention à la couleur, à sa justesse, prenait tout son sens aux Arques où nous sommes en rapport direct avec des éléments «naturels ». Cette idée m’est venue en observant des images de faisan doré dont la gamme colorée a une intensité très proche de celle que j’utilise dans mon travail.

S / Même si tu réalises la plupart du temps tes pièces toi-même, avec une précision impressionnante, u as fait appel à des artisans locaux, un néoniste et un métallurgiste. Tu n’avais pas vraiment anticipé de travailler le métal. Comment ça s’est passé?

E / J’ai accompagné Io chez le métallurgiste et j’ai été confrontée à deux cercles. J’ai tout de suite pensé à la cabane de Chloé, j’ai eu envie de m’en saisir pour produire un mobile, entre des boucles d’oreilles et une balançoire, quelque chose en mouvement, comme un clin d’œil. Le cintre en néon, c’est un dessin qui renvoie aux cintres en céramique que j’avais réalisés la première semaine passée aux Arques. Les matériaux utilisés produisent des images différentes : un cintre lumineux et cinq cintres en émail doré, à l’image de la composition du club. Je pense les présenter de manière autonome, accrochés au mur, comme s’ils se mettaient à danser. C’est aussi un clin d’œil aux vestes en jean du club. Les œuvres sont des éléments d’un puzzle qui va se composer la dernière semaine de montage. J’ai hâte d’y être!

Le Club

29e résidence des Ateliers des Arques

Du 18 Avr. au 27 Sept. 2019

Direction artistique : Solenn Morel, directrice artistique du centre d’art Les Capucins à Embrun.

Présentation

Le club, c’est un petit monde, constitué au départ de cinq artistes, Io Burgard, Chloé Dugit-Gros, Dominique Gilliot, Yoan Sorin, Eva Taulois et d’une commissaire, moi. Peu d’entre eux se connaissaient, mais tous étaient liés par le même goût de l’aventure - pas celle qui s’épanouit dans les grands espaces ni dans la conquête, non, celle qui se vit de proche en proche, avec ses camarades, ses voisins, les voisins de ses voisins, et se nourrit de leur inventivité dans toutes les choses de la vie, dépassant largement celles du monde de l’art.



Dans ce village des Arques, à l’abri de tout, nous avions l’intuition que le club encore enfant, pourrait grandir, remplir gros ses poumons et former une belle équipe aimante et accueillante. Durant ces mois de printemps, loin de l’agitation du monde, il pourrait en faire une expérience intense : en respirant le souffle de l’air, en creusant la terre, en déplaçant des pierres, en mimant le courage des oiseaux. De coups dans l’eau en coups de chance, il profiterait de chaque occasion pour élargir son cercle avec tous ceux qui font la vie d’ici.

Ici, dans la périphérie, il trouve l’unité, la cohésion qu’il ne trouve plus vraiment ailleurs. Il regarde comment font les gens dans les autres clubs, qui sont partout. Partout dans les marges, partout ils fédèrent des petits groupes, des petites sociétés solidaires. Ils se réunissent les mercredis ou les dimanches, dans une salle communale, dans un stade de football, au bord d’un étang, dans un bistrot. La vie, là, fait se mélanger les gens. Quelque soit la passion partagée ou l’intérêt commun, ils cherchent ensemble à appartenir au monde, à ne plus se sentir en-dehors. Le club inscrit ces existences dans le temps du récit, il fait décoller le réel des contingences quotidiennes.

Le club est né d’une envie de raconter des histoires, et d’en inventer beaucoup, comme celle d’un Sultan sous les traits d’un faisan doré, de sculptures chantant par le vent, ou encore d’une eau jaillissant d’immenses coquillages bleu de jade. Il se plaît à imaginer des chemins encore plus sinueux que les routes tortueuses du Lot propices aux détours et pauses improvisées. Cette traversée contemplative du paysage nous apprend que toutes les formes de vie ont dû s’associer pour se développer, se transformer, qu’elles sont une lente et inévitable adaptation à l’autre.

Penser avec les autres, faire corps commun, les communautés utopistes, Monte Verita ou les clairières libertaires pour ne citer qu’elles, en ont fait l’expérience à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle ; en prônant un retour à la nature, une vie simple libérée des pesanteurs de la civilisation et des rapports de domination. La nature devient le lieu de l’authenticité, là où tout peut renaître. Le travail ne s’exerce plus en dehors de la vie, à une époque où la révolution industrielle, dans les villes, scinde progressivement les deux. Fuyant cette nouvelle organisation de la production qui tend à séparer le corps et l’esprit, ces coopératives restaurent des rapports harmonieux entre la pensée et le faire.

Le club, à son tour, ponce le bois comme il écrit des chansons d’amour, tisse comme il lit de la poésie, taille la pierre comme il danse sur les hit-parades. La manière est légère, empreinte de nonchalance parfois, mais pourtant il a conscience qu’il se joue ici quelque chose qui n’est pas fini, qui a toujours lieu d’être : penser le monde et tous ceux qui l’habitent en dehors des enjeux de pouvoir. Le club est un hymne au mouvement, au déplacement, à la danse qu’elle soit solo, en duo, en groupe, parce qu’on peut être avec les autres, penser avec eux, agir pour eux, n’importe où, et même dans une cabane isolée avec vue sur tout.

Évènements

Inauguration de la résidence

18 Avr. 2019 → 19:00

Cette soirée a pour objectif d'inaugurer la résidence en présentant le projet 2019, la directrice artistique invitée ainsi que les artistes et leurs pratiques aux principaux acteurs et résidents du territoire.

Voir dans le journal

Ouverture des ateliers

3 Juin 2019

Les Ateliers Ateliers des Arques vous invitent à venir rencontrer les artistes dans leurs ateliers et à découvrir les projets en création !

Voir dans le journal

Vernissage

5 Juil. 2019

Afin de ne pas manquer aux traditions, Les Ateliers des Arques organisent en étroite collaboration avec les membres de l’association et les producteurs locaux la soirée de vernissage de l’exposition.

Voir dans le journal

Ateliers du Mercredi

Visites accompagnées et ateliers d'arts plastiques

Du 3 Juil. au 28 Août 2019

Tous les mercredis de Juillet et d'Août de 15h à 17h, Familial, 5 euros par enfant et gratuit pour les accompagnateurs, sur inscription - rendez-vous devant la verrière du Presbytère.

Voir dans le journal

Performance de Yoan Sorin

Finissage exposition Le club

28 Sept. 2019 → 18:00

À l'occasion du finissage de l'exposition Le club, Les Ateliers des Arques, résidence d'artistes vous convient à la Performance "comme l'oiseau" de Yoan Sorin, une célébration de la métamorphose de Sultan, le faisan doré du club.

Voir dans le journal

Les artistes

Chloé Dugit-Gros

Née en 1981 à Paris, vit et travaille sur l’Île Saint Denis.
Adolescente, elle dessinait dans la marge de ses cahiers ; en sortant des Beaux-arts de Paris, elle a continué. Chloé Dugit-Gros est habitée par ces formes élémentaires qu’elle additionne sur le papier, superpose, ré-agence dans la peinture, la sculpture ou la vidéo. Elles semblent vivre une vie autonome, vagabonder sans but sauf à se laisser surprendre, selon la conjoncture de la composition, par un tressaillement esthétique, une amorce de sens, ou la fugacité d’une situation comique. D’où viennent-elles ? D’un imaginaire obstiné qui aurait filtré les motifs de l’art minimal, de l’architecture moderniste, des papiers peints new age, des enseignes de disquaires et des signes de ralliement du hip-hop. En somme, elles nous sont familières, ce qui les rend aimables voire touchantes lorsqu’elles jouent les antihéros d’un spectacle modeste mais étrangement euphorisant.
Julie Portier, « Chloé Dugit-Gros : La vie des formes », Quotidien de l’art, 21 mars 2014 (extrait)

Dominique Gilliot

Née en 1975 à Gravelines, elle vit et travaille à Paris.
Dominique Gilliot fait des performances, raconte des histoires, projette de la neige carbonique, rapporte des détails confondants, mélange in vivo références pop pointues et haute couture intellectuelle. Elle utilise de la vidéo, chante des chansons, et se déplace un peu plus lentement que d’usage. Et puis, parle un peu plus vite que d’usage. Ou peut-être le contraire, sur une échelle qui irait de un à dix... Le résultat peut être drôle, tout à trac, d’une confusion touchante, et, tout à la fois, étrangement précis. Il s’agit de pointer, d’un index qui ne tremblerait pas, des éléments, divers et variés, poétiques et volatiles, basiques ou même vernaculaires, d’une manière singulière, un certain « Ah, tiens ! ». Il s’agit de performer, et il s’agit de partager un moment.
Dominique Gilliot a été invitée à performer dans de nombreux lieux, comme le Centre Pompidou, Bétonsalon, le Parc Saint Léger, De Stedelijk (Amsterdam), Kunsthalle (Bâle), «Les Urbaines» (Lausanne), Le Quartier, Biennale Off de Lyon, Les Subsistances. Elle a exposé en solo en France comme à l’étranger. Elle a étudié la littérature et la civilisation anglaises. Diplômée de l’École des Beaux-arts de Paris-Cergy en 2005 puis post-diplômée en 2007 de l’École des Beaux-Arts de Lyon.

Eva Taulois

Eva Taulois a grandi au bord de la mer. Après plusieurs années passées à Paris, elle vit desormais à Nantes, où elle a installé son atelier dans une ancienne piscine. Elle raconte des histoires avec des formes et donne très souvent des titres de morceaux de musique à ses œuvres. Elle aime s’assoir dans des expositions comme on s’assoit devant un paysage.
Tout en puisant dans un vocabulaire formel minimal, sériel, issu de l’abstraction géométrique, le travail d’Eva Taulois s’inscrit dans un réseau plus large de références qui mêle tout aussi bien l’architecture, les vêtements traditionnels, l’art du patchwork, le design industriel… Elle analyse des contextes sociologiques, géographiques et historiques variés qui sont le point de départ de ses recherches. Il en résulte un répertoire de formes (sculptures, peintures, installations) qui réconcilie l’art, l’artisanat et l’industrie. Dans le travail d’Eva Taulois, on retrouve cette tension entre d’une part la règle établie, la norme appliquée à des objets, des gestes et des corps, et d’autre part la possibilité de s’en affranchir.

Yoan Sorin

d'une pensée de la trace que d'une forme de Chaos Monde pour emprunter à Edouard Glissant quelques notions. Et en effet, "à la manière du journal de bord, la pratique de Yoan Sorin se décline selon des mythologies éclatées que l’artiste actualise à mesure de dessins et d’installations, de peintures et de performances. Comme il exerce son regard caustique et parfois acide, Yoan Sorin conjugue la prise de notes et la confection d’objets qui s’appréhendent sous le mode de rébus, slogans ou d’aphorismes, lieux de collusions de représentations. Prolixe et incisive, à l’image de ses nombreux carnets de dessin qu’il remplit de façon régulière, sa production conjugue craft et low tech, mauvais esprit et sens de la dérision." (Frédéric Emprou)

Yoan Sorin est diplômé de l'École supérieure des beaux-arts de Nantes Métropole et des universités de Montréal et de Cuenca. Ses dessins, peintures, vidéos et performances troublent les distinctions entre la culture populaire et l'art. Son travail a été présenté, entre autres, à la Friche la Belle de Mai (Marseille, 2015), au Frac des Pays de la Loire (Nantes, 2016), à A-Frame (La Courneuve, 2017), au MNAC (Bucarest, 2016), au Nada lokal (Vienne, 2018), à la Hunter East Harlem Gallery (New York, 2018) et à 40mcube (Rennes, 2019). Il a intégré, en tant que danseur et concepteur, la compagnie Nada Production en 2017 et collabore avec la galerie 14n61w à Fort de France depuis 2018.

Io Burgard

Née en 1987 à Talence, vit et travaille à Paris.

La pratique de Io Burgard prend sa source dans le dessin et se déploie dans la sculpture : du geste du dessinateur naît des bas- reliefs délicatement ouvragés et des sculptures molles, comme autant d’exemples du passage de la deuxième à la troisième dimension, de l’imaginaire à la réalité. Les dessins de Io Burgard, tels que La statique de la chute constituent des ébauches de projections imaginaires. Mêlant abstraction et figuration, éléments corporels et mécanismes rudimentaires, ils évoquent des effets de mouvement, de chute, de gravité et d’élasticité. A travers eux se devine un potentiel illimité de transformation des formes comme des idées.
Elle est représentée depuis 2016 par la Galerie Maïa Muller.

— Paris-art, La bête dans la jungle », du 07 Avril au 16 Septembre 2018 au MRAC Occitanie / Pyrénées-Méditerranée


Téléchargements